JEFF CHANG – Total Chaos

JEFF CHANG – Total Chaos

Can’t Stop Won’t Stop a beau être à ce jour l’un des ouvrages de référence sur le hip-hop, il y manquait quelque chose. A partir du moment où son livre abordait la fin des années 80, Jeff Chang ne parlait plus vraiment de l’évolution des formes liées à cette culture. Il préférait se concentrer sur son impact social, sur sa signification et sa résonnance dans une Amérique de plus en plus métissée. A mesure qu’il avançait, la sociologie prenait le pas sur la préoccupation esthétique.

Sous-titrée « The Art And Aesthetics Of Hip-Hop », cette suite qu’est Total Chaos répare en partie cet oubli. Les réflexions sur la race et sur la société américaine y sont encore très présentes, la musique rap n’est toujours pas au centre du propos. Jeff Chang a jugé qu’elle était largement traitée dans d’autres ouvrages et qu’il fallait mieux mettre en avant d’autres facettes de la culture hip-hop. Mais, tout de même, c’est bel et bien le point de vue esthétique qui prime ici, à nouveau.

Avec cet autre livre, Jeff Chang a voulu prouver que le hip-hop couvrait un champ immense. Il n’a pas voulu s’arrêter au rap, ni même se limiter aux quatre éléments (pour rappel, la breakdance, le graff, le emceeing et le deejaying), selon lui un artifice, une construction du passé, un arbre qui cache la forêt. Non, il a voulu démontrer que le hip-hop était un art total, dont l’influence s’étendait sur tous les domaines et qui comptait un nombre considérable de disciplines.

Le texte d’Harry Allen, « Dreams Of A Final Theory », qui ouvre l’ouvrage, commence par mettre en doute l’existence d’une culture hip-hop unifiée, gravée dans le marbre. Celle-ci n’a en fait jamais cessé de diverger en histoires concurrentes et contradictoires. Toutes sont issus de la même matrice, mais aujourd’hui, rien n’unit les turntablists aux adeptes de spoken word, les danseurs hip-hop au business de la rap music. Il n’y a pas un, mais multitude de hip-hop.

Par une longue suite d’articles, le livre traite de ces multiples facettes. On y parle de photo hip-hop, de littérature hip-hop, de cinéma hip-hop, de théâtre hip-hop, de design hip-hop, d’arts graphiques hip-hop. Sur un plan plus social, on se penche sur les questions d’identité, et on se demande comment les femmes, les gays, les minorités ethniques et les étrangers se sont appropriés le hip-hop. Can’t Stop Won’t Stop était déjà une compilation, où chaque chapitre était un essai sur un thème distinct, parfois sans liaison autre que chronologique avec celui d’avant. Mais sur le bien nommé Total Chaos, ça part pour de bon dans tous les sens.

L’ouvrage est d’une diversité d’autant plus grande que Chang a voulu s’effacer pour laisser la parole à d’autres auteurs, intellectuels, journalistes, universitaires, artistes, vétérans ou activistes du hip-hop. Et comme si cela ne suffisait pas, la forme n’est jamais la même. Certains textes sont des exposés académiques, nets et précis, d’autres des interviews, ou encore les minutes de tables rondes et de séminaires. On y trouve même des poésies et d’autres exercices littéraires. Bref, c’est un foutoir, cumulant une grande variété d’expériences et de points de vue.

Toutefois, des points communs unissent ces nombreux textes collectés par Jeff Chang. Cette compilation répond à un projet. Dans la lignée de Can’t Stop Won’t Stop (et même s’il avait précisé dans ce livre qu’il fallait manier ce concept avec beaucoup de précaution), l’auteur a voulu montrer qu’il existait effectivement une génération hip-hop. Que ce qui était né dans les années 70 dans le Bronx s’était désormais imposé dans la vie quotidienne et dans l’art de toute une portion de l’Amérique et du monde. Jeff Chang a voulu imposer et donner des lettres de noblesse académique au genre qu’il aime, à la culture dont il est lui-même issu.

Cette volonté d’institutionnaliser le hip-hop se retrouve chez des nombreux contributeurs. Elle est même l’objet du texte final, de la conclusion du livre, « Toward A Hip-Hop Aesthetic ». Danny Hoch, l’auteur, est parfaitement conscient des contradictions inhérentes à un hip-hop qui aurait accédé au rang d’art consacré. Et pourtant, il souhaite ardemment cette consécration.

… if hip-hop artists continue to look at hip-hop simply as a « game », then we devaluate our culture. And how do we make good art? Game is distraction, sport, and competition. If hip-hop is to have artistic longevity, it cannot remain in sport and pastime. (p. 361)

… si les artistes de hip-hop continuent à considérer le hip-hop simplement comme un « jeu », alors nous dévalorisons notre culture. Et comment produire de l’art de qualité ? Le jeu est une distraction, un sport et une compétition. Si le hip-hop veut avoir une longévité artistique, il ne peut pas rester un simple sport ou passe-temps.

Par le hip-hop, Danny Hoch voudrait s’affranchir des canons fixés par l’Occident. Mais dans le même temps, en souhaitant qu’il cesse de n’être qu’un jeu, un passe-temps, il renoue avec la vieille notion d’art, cette approche quasi religieuse des pratiques culturelles, qui est une pure création européenne.

Comme Danyel Smith, un autre contributeur, le précise quand il compare littérature black et littérature street (« Black Talk And Hot Sex: Why « Street Lit » Is Literature »), respectabiliser un art noir revient souvent à l’aligner sur les critères des Blancs. Et c’est un peu là qu’est la principale limite de la démarche de Jeff Chang avec ce livre. Parce qu’il donne la parole à des intellectuels, ou à des artistes hip-hop vieillissant et en quête de respectabilité, il s’expose à ne montrer qu’une vue partiale du rap.

Dès le début, la perspective est biaisée. En majorité, les intervenants s’inscrivent dans la tradition des mouvements pour les Droits Civiques, ils tiennent un discours de gauche tel qu’il s’est fixé dans les années 60 et 70, ils ne représentent pas si bien que cela cette fameuse génération hip-hop chère à Chang. Aucune surprise, donc, si beaucoup des artistes cités sont les tenants d’un rap middle class dit « conscient », engagé, Mos Def et Common, par exemple, des gens certes importants, mais pas nécessairement représentatifs du genre. Aussi, nombre de ces contributeurs dénoncent une récupération du hip-hop par l’industrie du disque. Mais leurs efforts de légitimation de cette culture n’est pas elle aussi une entreprise de récupération et de déformation, une première trahison ?

Chez plusieurs de ces contributeurs, on sent de l’inconfort, de la gêne, vis-à-vis de la face sombre du rap, l’outrancière, la violente, la vénale, la misogyne, la gangsta. Certains l’ont en abomination (ces grapheurs effarés par la vulgarité de la pochette du Doggystyle de Snoop Dogg), d’autres la minimisent (l’homophobie des rappeurs serait une posture plus qu’une réalité) ou ils l’interprètent avec de vieilles grilles de lecture (ce rap-là serait l’émanation de la juste colère de masses opprimées). Mais très peu revendiquent pour ce qu’il est ce rap matérialiste, à savoir l’un des éléments centraux et puissamment originaux de cette culture.

Autre réserve : Chang n’atteint en fait qu’en partie son objectif. Ses collaborateurs peinent à démontrer que le hip-hop aurait essaimé pour de vrai au-delà des quatre éléments. Pathétique est ainsi le texte d’Adam Mansbach, qui souhaiterait affirmer l’existence d’une « lit hop », une littérature spécifiquement hip-hop, et qui, devant son insuccès, a recours à la vieille posture de l’artiste incompris.

Bill Adler, au contraire, dans son article sur la photographie hip-hop (« Who Shot Ya: A History Of Hip-Hop Photography »), se montre plus honnête quand il reconnait que le hip-hop n’a pas bouleversé les autres arts autant que la musique, le graphisme et la danse. Aussi, malgré le souhait de Chang de ne pas résumer le genre à la musique, c’est toujours aux rappeurs que les intervenants se réfèrent quand ils abordent les questions sociales. La musique rap, au bout du compte, envers et contre tout, demeure l’émanation cardinale de la culture hip-hop.

Cependant, quels que soient les biais avec lesquels il aborde le sujet, Total Chaos est globalement passionnant. Les textes qui cherchent à notabiliser le hip-hop sont décevants, et parfois, des propos trop ancrées dans les réalités américaines peuvent paraître abscons, par exemple ces réflexions sur la race, à peu près aussi captivantes pour nous que serait pour un Népalais un livre de dialogues entre Benoit Hamon et Frédéric Lefebvre sur la réforme des collectivités locales. Mais les textes qui, au contraire, cherchent à analyser le hip-hop, sont pertinents, par exemple celui de Rha Goddess, « Scarcity And Exploitation », où l’auteure démonte ce mythe mortifère de la pauvreté qui sous-tend le rap, cette idée néfaste, héritée du Romantisme, selon laquelle la souffrance serait la condition de la créativité :

There’s a political belief that poverty and lack of resources breed creativity (…). Hip-hop began under the conditions of poverty and lack of resources, and we are the heirs of this poverty consciousness. This point of view about money, competition for survival, scarcity of resources and exploitation runs through our culture. (p. 340)

Il existe une croyance politique selon laquelle la pauvreté et le manque de ressources engendrent la créativité (…). Le hip-hop est né dans des conditions de pauvreté et de manque de ressources, et nous sommes les héritiers de cette conscience de la pauvreté. Ce point de vue sur l’argent, la compétition pour la survie, la rareté des ressources et l’exploitation imprègne notre culture.

Grâce à ce genre d’articles, et même s’il n’est pas le manifeste définitif de la culture hip-hop, s’il est sujet à discussions, voire à polémiques, s’il est la compilation chaotique que son titre suggère, Total Chaos est souvent instructif, parfois éclairant, riche en points de vue, et d’une lecture stimulante.

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The Notorious S.Y.L.V.

The Notorious S.Y.L.V., a.k.a. Codotusylv, écrit sur le rap et tout un tas d'autres choses depuis la fin des années 90. Il fut le fondateur des sites culte Nu Skool et Hip-Hop Section, et un membre historique du webzine POPnews. Il a écrit quatre livres sur le rap (dont deux réédités en version enrichie), chez Le Mot et le Reste.

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