HEEMS & LAGPAN – Lafandar

Plus de dix ans après le succès critique des mixtapes Shut Up, Dude et Sit Down, Man, les Indo-Pakistanais chelous de Das Racist sont toujours là. Ou tout du moins, le membre moteur du trio new-yorkais, Himanshu Suri, alias Heems. Après une décennie de solos et une autre aventure en trio (les Swet Shop Boys), il a fondé un label au nom de sa mère, Veena Sounds, sur lequel ont été rééditées les mixtapes précitées, et il a sorti cette année deux travaux très présentables, Lafandar et Veena.
Sur le premier, Heems s’affiche avec une jolie brochette d’activistes de ce que la critique aime à appeler « l’underground », comme s’il n’y avait qu’un seul. Apparaissent ici, entre autres, Open Mike Eagle, Quelle Chris, Your Old Droog, Blu, Saul Williams, ainsi que l’ultra-magnétique Kool Keith, toujours au taquet en sa cinquième décennie d’activité (pour l’anecdote, il a sorti cette même année un album avec un autre héros historique de cette scène, Awol One).
En compagnie de tous ces gens, l’ancien Das Racist cherche à mettre en avant ses compétences de rappeur. Il joue avec les mots et avec les références. Il renouvelle le bon vieil égo-trip (« I’m Pretty Cool »). Il montre l’étendue de son vocabulaire sur un long jeu avec des rimes en « ic » (« Baba Ganoush »). Toutefois, le vrai sujet de Heems, c’est d’abord son identité.
Dès « Stupid Dumb Illiterate », il parle de son statut de fils d’immigrés au teint pas très clair. Il traite sur « Accent » du douloureux sujet du racisme. Sur le précité « I’m Pretty Cool », il se met en scène, lui, le Punjabi qui a grandi dans la jungle multiculturelle de New-York. Et il nous emmène en voyage, du Sri Lanka à l’Afghanistan. C’est, sans arrêt, un aller et retour entre cette Asie dont il est originaire, et cette métropole, la Grosse Pomme, berceau du rap et microcosme de la planète entière.
Pour appuyer le propos, Heems se fait aider par un autre homme originaire du sous-continent : Gaurav Nagpal, alias Lapgan, un producteur de Chicago dont la spécialité est de dénicher ses samples du côté de la diaspora indienne. C’est donc un boom bap aux épices qui nous est servi, avec sitars, tablas, chants de là-bas et autres sons orientaux. C’est un fatras post-moderne, le compte-rendu d’un Occident urbain mondialisé où tout, la vieille culture et la nouvelle, l’ultra-modernité et les traditions de partout, se mêlent en un tout solidement incohérent.
Longtemps après son essor, il reste délicat de définir l’importance de Das Racist dans la grande épopée du rap. Mais a minima, quand il dit « I’m Pretty Cool », Heems n’est pas loin de la vérité.